De la compétence aux affordances dans une économie des flux de savoirs
Nous avons appris à identifier les compétences, les cartographier, les développer, les évaluer et les certifier. Derrière cette approche se trouve une idée relativement simple : la compétence constitue une propriété de l’individu. Elle désigne sa capacité à mobiliser des savoirs dans un contexte donné afin de produire une action efficace.
Ce modèle a largement démontré sa pertinence. Pourtant, certaines transformations technologiques et d’usages) interrogent progressivement la capacité d’agir dans les organisations contemporaines et plus globalement le statut du savoir : stock ou flux.
Le savoir n’est plus seulement stocké dans les individus ou dans les organisations. Il circule désormais en permanence entre personnes, communautés, bases documentaires, réseaux numériques et intelligences artificielles. Il devient moins une ressource possédée qu’une ressource mobilisable.
Cette évolution modifie profondément le mode d’accès et d’actualisation des savoirs mais aussi de leur mobilisation en compétences.
Quand les flux de savoirs reconfigurent l’environnement et ses possibilités d’action.
Cette circulation permanente des savoirs transforme également les environnements dans lesquels ils agissent. L’apparition de moteurs de recherche, aujourd’hui enrichis par l’IA, de bases documentaires, de plateformes collaboratives ou d’assistants conversationnels, le fonctionnement en communautés d’experts modifie les possibilités d’action offertes aux professionnels.
Les affordances : une autre manière de penser l’action
L’affordance désigne les possibilités d’action (voir une invitation / convocation) offertes par un environnement à un acteur donné. Une poignée de porte suggère qu’elle peut être tirée.
L’intérêt de cette notion est qu’elle déplace le regard. La question n’est plus uniquement : « Que sait faire l’individu ? » Mais: « Que lui permet de faire son environnement ? » ou « qu’est-ce que l’environnement invite ou induit comme action ». Cette distinction devient particulièrement importante dans une économie des flux de savoirs.
Car les environnements contemporains produisent une quantité croissante d’affordances : possibilités d’apprendre, de coopérer, de simuler, d’explorer, d’automatiser ou de créer.
La compétence se désincarne-t-elle ?
Ou la localisation exclusive de la compétence dans l’individu devient elle discutable ? En fait non, l’acteur reste central dans le rôle qu’il joue dans l’activation de l’affordance.
Des affordances aux capacités d’activation
Toutes les affordances ne sont pas activées. Deux professionnels placés dans le même environnement, disposant des mêmes outils et exposés aux mêmes flux de savoirs n’agiront pas nécessairement de la même manière.
Parce que l’affordance décrit un possible, à qui sait le voir, son activation dépend d’un sentiments ou d’une posture de « sécurité intérieure » nécessaire à :
- la confiance , l’expérience ;
- la mobilisation de la culture professionnelle ; la coopération ;
- la capacité à expérimenter.
La sécurité comme condition d’activation
Lorsque l’incertitude augmente, les comportements peuvent se rigidifier. Les individus cherchent à préserver leurs repères, à limiter les risques et à reproduire les pratiques connues.
À l’inverse, lorsque les conditions de confiance et de sécurité sont suffisantes, l’exploration devient possible. Les affordances présentes dans l’environnement peuvent alors être perçues, interprétées et activées. Dans cette perspective, la sécurité intérieure n’apparaît plus comme une simple question psychologique. Elle devient un facteur central de la capacité d’agir dans des environnements complexes et évolutifs.
Vers un nouveau modèle de l’action
Les transformations actuelles ne signent probablement pas la disparition de la compétence.
Elles invitent plutôt à l’inscrire dans un cadre plus large. Un cadre où :
- les savoirs circulent sous forme de flux ;
- les environnements produisent des affordances ;
- les individus et les collectifs développent des capacités d’activation ;
- les conditions de sécurité permettent l’exploration et l’innovation.
L’enjeu ne serait alors plus seulement de développer des compétences.
Il deviendrait de plus en plus celui de créer les conditions permettant aux individus et aux organisations d’activer les possibles offerts par leur environnement.
Autrement dit, dans une économie des flux de savoirs, la question centrale n’est peut-être plus : « Que savons-nous faire ? » mais : « Que sommes-nous capables d’activer collectivement ? »
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La question n’est peut-être plus seulement de savoir quelles compétences possèdent les individus, mais de comprendre comment des systèmes composés d’humains, de technologies, de réseaux et de savoirs circulants produisent collectivement de l’action. Ce déplacement du regard constitue probablement un changement ontologique majeur : nous passons progressivement d’une ontologie de la compétence à une ontologie des possibles et de leur activation.
Une suite évidente de cette réflexion serait de chercher les environnements qui optimiseraient ce mécanisme : Sécuriser les personnes, induire et faciliter les coopérations , proposer un « réel » rendant visible les données, métadonnées et savoirs contextualisés . Le jumeau numérique. Tant qu’il est porté par un UVI (Univers Virtuel Immersif) donnant sa place à la relation avatariale, le jumeau numérique apparaît alors non seulement comme un outil de modélisation, mais comme un dispositif ontologique permettant d’explorer les relations entre flux de savoirs, environnement et capacité d’agir.